Le Chabouk, l’instrument redoutable des charretiers

Cet instrument monstrueux, capable d’effectuer de redoutables blessures, fabriqué avec la pip’ bèf et un manche en bois de goyave (le plus dur), est plus signe de métier, de pouvoir, qu’instrument servant véritablement à frapper.

Un charretier digne de ce nom dirige son attelage avec des sifflements, des claquements de la langue, des onomatopées ; « diak wo hue… » : en avant ; « glllll ! » : on recule, etc. Le chabouk se fait retentir au-dessus de l’échine de la bête sans la toucher, juste histoire de rappeler qui est le patron.

Histoire vécue…

Je devais avoir huit ans et j’étais avec mon pépé, le grand Justinien Vitry, sur le mur bordant la maison familiale de Saint-Joseph. Pépé me faisait retenir par coeur, à coups de répétitions, quelque fable de ce bon vieux La Fontaine. Le chemin en contrebas du mur était à peine macadamisé, ce qui fit que nous entendîmes venir de loin cet attelage malheureux. 

La caisse était chargée à ras-bord et les grandes roues en bois cerclées de fer grinçaient sinistrement sur les galets. Nous entendîmes surtout hurler le charretier et retentir, sur le cuir de la pauvre bête, de redoutables coups de chabouk. Car ce fumier tapait réellement sur le boeuf.

Pépé stoppa net et mit La Fontaine de côté. Ces moustaches blanches qui frisaient laissaient présager l’orage.

L’attelage parvint à notre hauteur et là, le charretier commit la faute de trop : s’emparant du bois de son chabouk, il l’enfonça dans les narines du boeuf qui se mit à hurler sinistrement.

La suite alla  très vite… Pépé sauta à bas du mur, saisit le charretier par l’épaule, lui arracha son chabouk des mains et, avec une rage à peine contenue, administra à l’autre salaud une série de coups de fouet qui comptent dans la vie d’un homme.

Le charretier tournait sur lui comme une toupie désaxée en criant : « Aïe… Ouaille-aille-aille… Arrête Monsieur Vitry… Mi d’mande pardon, monsieur Vitry… Ouaille-aille-aille… Mi fera pu… »

Pépé ayant endigué sa colère, jeta le chabouk dans la caisse en disant : « C’est à ton bœuf que tu devrais demander pardon ! »

Le charretier n’en finissait plus de renifler en se massant les cotes et les jambes et, sur un simplement claquement des doigts, fit redémarrer son bœuf. Chaque jour à la saison de la coupe cannes, nous vîmes passer ce même attelage mais plus jamais le fouet n’endommagea le cuir du bœuf. On ne discutait pas avec mon Pépé.

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