Kaloune, la déesse noire de la musique réunionnaise

Judith Profil plus connue sous son nom artistique Kaloune, est une auteur-compositeur-interprète, comédienne, conteuse et poétesse.  Lauréate du « Prix Musiques de l’Océan Indien » en 2017, avec son mbira (piano à touches), elle envoûte son public par  sa culture, ses origines africaines à travers la musique traditionnelle. Son franc-parler lui vaut d’être cette femme décomplexée qui n’a pas sa langue dans sa poche. C’est avec la chanson « Tapoulang » que Passions Réunion fait sa rencontre en 2018 à la Cité des Arts. On voit une belle kafrine à la peau nwar qui s’éclate sur scène en parlant de vagins, du pur délire pour toute la salle. Rencontre avec une artiste qui s’envolera bientôt pour préparer son nouveau spectacle. 

Beaucoup de choses ont évolué depuis cette fameuse rencontre. Cette année avec la crise sanitaire, ses tournées ont été annulées comme celle à Avignon ainsi que ses déplacements dans la zone Océan Indien. 

« Cette année était un recentrage sur les activités de l’association, notamment le début des conférences pataphysiques (la science des solutions imaginaires), les concerts chez l’habitant et la mise en place et les répétitions d’un nouveau set. Je collabore actuellement avec Prof Jah Pinpin au saxophone et Romane Marimoutou au violon.  Je suis moi-même au synthé et aux machines, voix et texte« . 

Comment es-tu arrivée dans la musique?

J’ai toujours fait partie d’une famille d’orateurs, de personnes qui aiment la vie, partager et qui kass la blague, kass lé kui. L’oralité, je l’ai vécu comme une force d’inspiration vive pendant ma jeunesse.

Ma famille à l’époque pratiquait le servis kabaré, alors j’ai toujours chanté avec mes tantes, mes oncles. Tous les grands chanteurs de maloya se fréquentaient à l’époque et j’ai pu chanter lors de mes premières années avec des gens comme Gramoun Lélé ou la famille Lagarde à Paniandy qui a collaboré avec Olivier Araste à ses débuts.

Après avoir obtenu son master et suite à une année de volontariat en Afrique, Kaloune alors âgée de 24 ans ressent une grosse envie d’écrire de raconter sa vie de femme, de femme noire. Elle veut partager ses envies, ses rêves. Elle a ce désir imminent de vouloir se réaliser en tant que femme libre.

“Je décide d’écrire mon premier livre “Séga Bondyé Galé”: L’envie de dire, de chanter, de raconter, m’amène à créer mon premier spectacle avec le soutien du théâtre les Bambous et les théâtres départementaux. Plus tard, je deviens artiste accompagnée par le Kabardock qui soutient mon premier projet totalement consacré à la musique.”

Quels sont les auteurs ou chanteurs qui t’ont bercé? Un artiste en particulier que tu admires?

À La Réunion, j’ai été bercée par Danyel Waro, Granmoun Lélé, Nathalie Natiembé, Baster. Plus tard, j’ai écouté Alain Peters, Patrick Persée, Lo Gryo. J’ai été aussi bercée par ce que ma mère écoutait, le reggae de Bob Marley et de Peter Tosh. 

J’admire Erykah Badu car c’est une poétesse qui a créé une parole originale et singulière. J’admire aussi Angélique Kidjo pour son parcours et aussi le côté éclectique de ses collaborations.

Comment sont créées tes chansons?

À mes premiers débuts, c’était d’abord le texte, les mots, en rythmes qui m’apparaissaient. Après je me mettais à répéter ces même mots avec une mélodie sur mon instrument de musique, la mbira.

Puis,  j’ai pris l’habitude de noter sur un cahier chaque inspiration, phrase, mot ou poème entier. Alors vient la mélodie de la phrase. Ça vient en général avec l’inspiration du moment. Il faut être vigilant et être prête à accueillir ce cadeau. Enfin à force, de répéter inlassablement des bouts de mélodies regroupés sous un même thème , les chansons apparaissent puis se structurent.

Des choix d’instruments sont faits. Ce sera soit la mbira, le sampler ou le looper. Dans un deuxième temps , on travaille le son et les différentes modulations avec un synthé modulaire. Et lorsque nous avons de la chance, nous améliorons les harmonies grâce aux sonorités du violon joué par Romane Marimoutou et le saxophone avec Prof Jah Pinpin.

Que pensez-vous de la crise sanitaire? Quelles ont été vos occupations?

Je pense plus particulièrement aux personnes les plus vulnérables. On a vu des élans de solidarité. Je trouve ça remarquable. C’est une grande période de transition, de changement, pour nous, pour le monde. Et pour une fois, (…) les gouvernements n’ont pas de solution claire. C’est à nous de jouer, de redistribuer les cartes, de faire des choix en décidant ce qui est bon pour nous. C’est une belle perspective. Avec la crise, on n’arrête pas d’être qui l’on est, on se redéfinit.

En ce moment, je travaille à faire de la transmission des grands textes de la littérature féminine. Avec plusieurs poétesses, nous avons repris des textes de Céline Huet et de Monique Sévèrin pour créer le premier Kabar Fam exclusivement féminin. Nous serons bientôt à la Bibliothèque Départementale pour la somen kreol.

Avec mon ami Guy Pignolet, scientifique de renom réunionnais, nous menons également des conférences pataphysiques . Cette conférence aborde les thèmes de l’état du monde , l’homme, la spiritualité, les grands concepts scientifiques et la vie.

Vos projets pour 2021?

Les projets 2020 ont été décalés à 2021 suite à la crise Covid-19. Je serais en résidence à la Cité Internationale des Arts de Paris pour préparer et sortir ma prochaine création solo Kaloune et les invisibles Batouto. Un nouveau spectacle qui parle d’amour universel et le regard qu’on peut poser sur les tropiques. 

 Les tropiques sont les deux parallèles du globe terrestre qui délimitent une bande à l’intérieur de laquelle le soleil apparaît au zénith au moins une fois dans l’année.  Vu comme ça, nous les habitants des Tropiques nous sommes un peu au centre de notre planète. Mais au niveau culturel, économique et politique, nous devons suivre les grandes dynamiques des grosses métropoles qui sont exiguës par rapport à notre position géographique. Pour renverser ces idées de pouvoir, je veux montrer que la culture se nourrit des hommes et quelque soit où l’on habite, il y a de la continuité culturelle. Je peux trouver l’écriture de Rimbaud, Desnos ou Prévert très créole car elle est très organique rythmique comme la poésie créole.

Ces poètes français que j’interprète parlent tous de la difficulté d’aimer et prône l’imaginaire comme territoire de résilience dans un monde de plus en plus globalisé, ces idées me parlent. J’ai pensé qu’aller à Paris, requestionner mon art, et le confronter à d’autres zoreilles peut m’apporter une meilleure compréhension des choses.

Il y a des jours où l’on est poètesse, musicienne, conteuse, comédienne, tout ce qu’on veut l’essentiel est de garder une raison saine, un esprit juste et heureux, une sensibilité, de l’enthousiasme et de l’imagination, un caractère à soi, c’est toute cette originalité qu’incarne Kaloune, la princesse nwar de La Réunion.

Soleil i brille pou toute domoun si la ter rétorque t-elle.

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